Ces sacs de médicaments qui m'étonnent

Il m'arrive de voir une personne sortir d'une pharmacie avec un petit sac de médicaments. À chaque fois, la même surprise. Puis les chiffres, quand on les regarde, cessent d'être une impression.
Après 75 ans, en France, près d'une personne sur deux prend entre cinq et neuf médicaments par jour. Une sur quatre en prend dix ou plus. Et chaque molécule, prise isolément, a été étudiée. Mais le cocktail réel de sept, huit, douze médicaments dans un même corps, lui, ne l'est presque jamais.
Ce n'est pas un procès. C'est une question du vivant : on soigne des organes, une maladie après l'autre, et l'on oublie l'être entier qui les porte.
La polymédication, un phénomène massif
Le mot est technique, mais la réalité est simple. On parle de polymédication à partir de cinq médicaments différents pris régulièrement, et d'hyperpolymédication à partir de dix. Chez les personnes âgées, en France, l'ampleur est documentée avec précision. Une vaste étude nationale portant sur près de 6,7 millions de personnes de 75 ans et plus a montré qu'en 2019, 46,7 % d'entre elles prenaient de cinq à neuf médicaments, et 25,2 % en prenaient dix ou davantage.
La même étude révèle qu'environ 40 % de ces personnes recevaient au moins un médicament dit potentiellement inapproprié, c'est-à-dire dont le rapport bénéfice-risque est défavorable à leur âge. Le sac de médicaments qui m'étonne au comptoir de la pharmacie n'est donc pas une exception : c'est devenu la norme du grand âge.
Ce que les essais ne testent jamais
Voici le point que l'on mesure rarement. Un médicament est autorisé après des essais qui le comparent le plus souvent à un placebo ou à un traitement de référence, parfois en tenant compte d'une ou deux associations. Mais on n'étudie presque jamais l'effet réel d'un cocktail de sept, huit ou douze molécules prises ensemble, jour après jour, par une personne de 85 ans dont le foie et les reins éliminent moins bien.
Autrement dit : l'effet de chaque médicament seul est connu, l'effet de leur combinaison réelle l'est beaucoup moins. Or les interactions se multiplient de façon vertigineuse avec le nombre de molécules. Les autorités surveillent les associations les plus dangereuses, mais l'immense majorité des combinaisons concrètes que vivent les corps âgés n'a jamais été étudiée comme un tout. Chaque ordonnance ajoute une pièce ; personne ne teste la mécanique entière.
Un coût humain bien réel
Ce n'est pas une inquiétude abstraite. Selon l'Assurance maladie, les accidents liés à la polymédication des personnes âgées occasionnent chaque année environ 130 000 hospitalisations et de l'ordre de 10 000 décès en France. Et, fait décisif, une part importante de ces accidents serait évitable : selon les sources, entre 45 et 70 % d'entre eux. Derrière les statistiques, ce sont des chutes, des confusions, des hémorragies, des hospitalisations qui auraient pu ne pas avoir lieu.
Il ne s'agit pas d'accuser les médecins, qui font au mieux face à des corps cumulant plusieurs maladies, ni de dire que les médicaments sont inutiles : beaucoup sauvent des vies. Il s'agit de constater une faille de logique. À force de traiter chaque problème séparément, on additionne des réponses justes prises une à une, qui forment ensemble un tout que personne n'a évalué.
Soigner l'être, pas seulement l'organe
C'est ici que le regard du vivant a quelque chose à dire. Un corps n'est pas une addition d'organes indépendants, chacun avec son spécialiste et sa molécule. C'est un ensemble où tout communique, où chaque substance introduite retentit sur l'équilibre entier. Traiter un corps âgé comme une liste de pathologies à cocher, c'est oublier qu'on soigne un être, et non un catalogue de symptômes.
Cela ne veut pas dire refuser les médicaments. Cela veut dire remettre l'être entier au centre : se demander régulièrement non pas seulement « que faut-il ajouter ? », mais « que porte déjà ce corps, et comment tout cela s'articule-t-il en lui ? ». C'est le sens du bilan de médication que des pharmaciens proposent désormais, et c'est aussi, plus largement, une manière de regarder la santé. Non pas comme la somme de traitements empilés, mais comme l'équilibre d'un vivant qu'il faut d'abord considérer dans son entier.
