Vouloir être aussi performant qu'une machine est un contresens

On nous demande d'être toujours plus rapides, plus efficaces, plus optimisés. De faire le maximum avec le minimum, sans temps mort, sans gaspillage. Bref, d'être performants comme des machines. Et nous nous épuisons à tenir une course que nous ne pouvons pas gagner, car sur ce terrain, la machine sera toujours devant. Je crois que c'est un contresens, et même un contresens biologique. Car ce n'est pas la performance qui fait durer le vivant. C'est tout l'inverse.
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Performance et robustesse, quelle différence ?
La performance cherche l'optimisation : éliminer toute marge, tout délai, toute redondance, pour atteindre le rendement maximal dans un contexte donné. C'est la logique de la machine, et elle est redoutablement efficace, tant que rien ne bouge. La robustesse, elle, est la capacité à se maintenir dans un monde instable. Et elle repose sur l'exact contraire : des marges, des lenteurs, des répétitions, une certaine inefficacité qui est précisément la condition de la survie.
Le biologiste Olivier Hamant l'a bien montré : le vivant n'est pas optimisé. Il est redondant, lent, hétérogène, « sous-optimal ». Et c'est justement ce qui le rend capable de durer. Un système réglé pour un seul contexte s'effondre dès que le contexte change. Un système robuste, lui, encaisse, s'adapte, continue.
Pourquoi la performance nous épuise-t-elle autant ?
Parce qu'un corps n'est pas fait pour tourner sans marge. Quand on supprime les temps de repos, les pauses, les lenteurs, au nom du rendement, on retire précisément ce qui permet au vivant de tenir. On se retrouve comme ces logements si bien optimisés qu'ils sont devenus des étouffoirs l'été : tout a été calculé pour un scénario parfait, et au premier imprévu, le système suffoque.
Un corps maintenu en performance permanente bascule en mode survie. L'alarme intérieure reste allumée en continu, le système nerveux ne décroche plus, et l'inflammation s'installe. On croit être efficace : en réalité on s'use de l'intérieur. La fatigue chronique, ce n'est pas une faiblesse personnelle. C'est souvent le prix d'une vie menée comme une machine.
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Qu'est-ce que la robustesse nous apprend pour notre santé ?
Qu'il ne faut pas chercher à éliminer tout stress, ni à tout contrôler. Un organisme a besoin de marges : du repos, de la lenteur, de la variété, du jeu. Ce n'est pas du temps perdu, c'est ce qui lui permet d'absorber les secousses. La vraie force n'est pas dans le contrôle, mais dans la capacité à s'ajuster. Le vivant ne cherche jamais à dominer ce qui le dépasse : il compose avec, il circule, il se réajuste seul.
C'est tout le sens d'une démarche somatique : ne pas pousser le corps comme une machine qu'on optimise, mais réapprendre à l'habiter, à sentir ses signaux, à respecter ses rythmes. Et c'est là que se rejoignent robustesse et anti-fragilité : non pas tenir coûte que coûte, mais se servir de ce qui bouscule pour devenir plus solide, à condition de laisser au corps le temps de récupérer.
Faut-il renoncer à être performant ?
Non. Il s'agit de remettre la performance à sa place : un outil utile par moments, pas un mode de vie permanent. La machine, elle, peut être performante à notre place, pour ce qui est répétable et calculable. Cela devrait nous libérer, au lieu de nous pousser à rivaliser avec elle sur son propre terrain. À nous de garder ce qui nous revient : la présence, l'ajustement, la capacité de durer. Ce n'est pas en devenant des machines plus lentes que nous valons quelque chose. C'est en restant pleinement vivants.
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Le chêne traverse les siècles non parce qu'il est le plus rigide, mais parce qu'il sait plier. Le vivant dure parce qu'il n'est pas optimal. Cesser de vouloir être une machine performante, ce n'est pas renoncer à la force : c'est retrouver la seule qui tienne dans la durée, celle du vivant qui s'ajuste. Seule la fluidité apporte la santé.
