Ce n'est pas vous. C'est le rôle qu'on vous demande de tenir.

Si vous n'arrivez plus à tenir, ce n'est peut-être pas vous le problème. C'est ce qu'on vous demande de tenir.
On nous a formés à devenir le parfait homo œconomicus dont le système a besoin pour survivre : performant partout, tout le temps, rentable jusque dans nos loisirs. Optimisés le jour, optimisés le soir, coupables dès qu'on s'arrête.
Ce n'est pas la vie qui est impossible à tenir. C'est le rôle qu'on nous a assigné.
Le corps, lui, n'a jamais été fait pour performer sans fin. Il est fait pour vivre.
Pour aller plus loin
Qu'est-ce que l'homo œconomicus ?
Derrière ce nom un peu savant se cache une idée simple, et devenue si familière qu'on ne la remarque même plus. L'homo œconomicus, c'est l'être humain réduit à sa fonction économique : un agent censé maximiser son rendement, optimiser son temps, rentabiliser chacune de ses actions. Un modèle théorique, à l'origine, mais qui a fini par déborder les manuels d'économie pour devenir une manière d'exister.
Nous avons intériorisé ce modèle au point d'en faire une exigence intime. Être productif au travail ne suffit plus : il faut aussi optimiser son sommeil, rentabiliser ses vacances, faire de ses loisirs des occasions de « se développer », transformer le repos lui-même en performance. Rien n'échappe à l'impératif de rendement, pas même ce qui était censé nous en délivrer.
Pourquoi ce rôle épuise-t-il autant ?
Parce qu'il exige du corps quelque chose qu'il ne peut pas donner : une disponibilité sans limite. Le vivant fonctionne par cycles. Effort et récupération, tension et relâche, activité et repos. C'est l'alternance qui le maintient en vie, pas la performance continue. Un cœur qui ne se relâcherait jamais entre deux battements s'arrêterait. Un muscle toujours contracté se déchire.
Le rôle d'homo œconomicus nie ces cycles. Il demande une performance constante, sans creux, sans temps mort. Le corps essaie de suivre, mobilise ses réserves, puise dans ses ressources d'urgence. Un temps, cela tient. Puis les signaux apparaissent : fatigue qui ne cède plus au repos, sommeil qui ne répare plus, irritabilité, perte d'élan, corps qui tombe malade dès qu'il s'arrête enfin. Ce ne sont pas des faiblesses personnelles. Ce sont les symptômes d'un organisme sommé de fonctionner contre sa nature.
Ce n'est pas vous qui êtes défaillant
C'est peut-être le renversement le plus important. Quand on n'arrive plus à suivre, le premier réflexe est de se le reprocher : manquer de discipline, de résistance, d'organisation. On cherche la faille en soi. Mais si des millions de personnes s'épuisent de la même manière, au même moment, la question n'est plus individuelle. Ce n'est pas chaque corps qui est trop faible. C'est le rôle qui est intenable.
Comprendre cela ne règle pas tout, mais cela déplace la culpabilité. On cesse de se demander « qu'est-ce qui ne va pas chez moi ? » pour se demander « à quoi ai-je accepté de me plier ? ». Et cette seconde question, contrairement à la première, ouvre une porte.
Revenir à un corps fait pour vivre
Sortir de ce rôle ne veut pas dire renoncer à agir, à créer, à s'engager. Cela veut dire réhabiliter ce que la logique de performance a disqualifié : le repos qui n'est pas une récompense mais un besoin, la lenteur qui n'est pas une paresse mais un rythme, le temps sans but qui n'est pas perdu mais vital. Cela veut dire réapprendre à écouter les cycles du corps plutôt qu'à les forcer.
Le corps n'a jamais été une machine à rendement. Il est un vivant, avec ses saisons, ses marées, ses besoins. Lui rendre ce droit, ce n'est pas se retirer du monde : c'est retrouver la seule base solide à partir de laquelle on peut y tenir vraiment, longtemps, sans se détruire. Non pas performer sans fin. Vivre.
