La dépossession intérieure : ne plus savoir décider pour soi

On parle beaucoup de ce qu'on nous prend : du pouvoir d'achat, des libertés, du temps. Mais il existe une dépossession dont on parle peu, parce qu'elle est invisible, et c'est peut-être la plus grave. Elle n'est pas matérielle, elle est intérieure. C'est le fait de ne plus savoir prendre une décision pour soi sans un sachant, un protocole, un produit à consommer. On nous a coupés, peu à peu, de cette intelligence du vivant qui, en nous, sait. Et cette perte-là ne se voit sur aucun relevé.
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Qu'est-ce que la dépossession intérieure ?
C'est la perte progressive de notre capacité à nous fier à nous-mêmes. Pour presque tout, désormais, on cherche la réponse dehors. Comment manger, comment dormir, comment élever ses enfants, comment ressentir, comment aller mieux : à chaque question, un expert, une méthode, une application, un produit. En soi, rien ne semble plus fiable. On a appris à se méfier de son propre ressenti, à le faire taire au profit d'une autorité extérieure.
Ce n'est pas qu'il soit mauvais de s'informer ou de se faire aider. Le problème, c'est le basculement : quand on ne sait plus du tout décider sans validation du dehors, quand la moindre intuition doit être confirmée par un sachant avant qu'on ose la suivre. On devient dépendant non par manque d'intelligence, mais parce qu'on a désappris à écouter la sienne. La boussole intérieure est toujours là. On a simplement cessé de la consulter.
Comment en est-on arrivé là ?
Par un long apprentissage, qui commence tôt. Dès l'enfance, on nous a habitués à chercher la bonne réponse à l'extérieur, chez celui qui sait, plutôt qu'à l'intérieur, dans ce qu'on perçoit. Puis la logique s'est étendue à tous les domaines de la vie. Pour chaque besoin, un marché a proposé sa solution, son expert, son protocole. Peu à peu, s'en remettre au dehors est devenu un réflexe, et faire confiance à son propre sentir, une imprudence.
Il faut le dire clairement : cette dépossession arrange un système. Un être qui ne sait plus décider seul est un être qui consomme, qui revient, qui a sans cesse besoin d'un nouveau produit ou d'un nouveau sachant. On nous détourne de notre propre intelligence vers des solutions souvent bien en deçà de ce que notre corps sait déjà faire. Ce n'est pas un complot, c'est une pente, mais une pente qui a des bénéficiaires.
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Pourquoi est-ce plus grave qu'une perte matérielle ?
Parce qu'une perte matérielle peut se réparer, tandis que celle-ci touche à ce que nous sommes. On peut retrouver de l'argent, du temps, un emploi. Mais quand on a perdu la confiance en sa propre capacité à sentir et à décider, on a perdu son sol. On devient perméable à toutes les influences, dépendant de tous les guides, incapable de tenir debout sans appui extérieur. C'est la souveraineté même qui s'effrite.
Et cette perte intérieure prépare toutes les autres. Un être coupé de son intelligence propre est facile à conduire : il suffit de lui dire quoi penser, quoi vouloir, quoi acheter. À l'inverse, celui qui a gardé ou retrouvé sa boussole intérieure reste libre, même dans un monde qui pousse de toutes parts. La vraie indépendance ne commence pas dehors. Elle commence dans cette capacité à s'écouter et à se faire confiance.
Comment reprendre la main sur ses décisions ?
En recommençant, modestement, à consulter sa boussole intérieure avant de chercher dehors. Devant une question, avant de courir vers l'expert ou le produit, on peut prendre un instant pour se demander : qu'est-ce que je sens, moi, ici ? Souvent, une réponse est déjà là, confuse mais réelle. Elle ne remplace pas toujours un avis extérieur, mais elle mérite d'être entendue d'abord, au lieu d'être étouffée aussitôt.
Le corps est la porte d'entrée la plus fiable. Il ne ment pas : il dit, par ses sensations, ce qui nous convient ou nous épuise, bien avant que la raison ne tranche. Réapprendre à écouter les signaux de son corps, c'est renouer avec cette intelligence qu'on avait appris à ignorer. Petit à petit, on ose à nouveau décider pour soi, on vérifie que ça tient, on reprend confiance. C'est un réapprentissage, et chaque petite décision reconquise redonne un peu de ce sol qu'on croyait perdu.
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La dépossession la plus profonde n'est pas celle qu'on dénonce dans les journaux. Elle est intérieure, intime, silencieuse : c'est d'avoir désappris à se faire confiance. Mais ce qui a été appris peut être désappris, et ce qui a été perdu peut se reconquérir. Reprendre la main sur sa vie commence là, dans ce geste modeste de consulter sa boussole intérieure avant de la chercher ailleurs. On nous l'a fait oublier. Il n'est jamais trop tard pour la retrouver. Seule la fluidité apporte la santé.
