La colère n'est pas le problème. L'impuissance, si.

On voudrait nous faire croire que la colère est le mal. Elle ne l'est pas. Le mal, c'est ce qui l'empêche de devenir un acte.
La colère est une énergie saine. Elle signale qu'on empiète sur ce qui compte, et elle appelle à agir. C'est une force de vie, pas un défaut à corriger.
Mais on nous a enfermés dans une impuissance apprise. Et un organisme maintenu en survie permanente se fige : il devient incapable de transformer cette énergie en acte. Alors elle tourne. En frustration, puis en violence, contre les autres ou contre soi.
L'impuissance politique dont tout le monde parle commence là, dans des corps à qui on a désappris d'agir. Transformer la colère, ce n'est pas l'éteindre : c'est rendre l'action de nouveau possible.
Pour aller plus loin
À quoi sert vraiment la colère ?
La colère a mauvaise réputation. On la range du côté des émotions négatives, de celles qu'il faudrait maîtriser, contenir, faire taire. Pourtant, du point de vue du vivant, elle est l'une des émotions les plus utiles qui soient. Elle est le signal qu'une limite a été franchie, qu'on touche à quelque chose qui compte pour nous : notre intégrité, nos valeurs, ceux qu'on protège. Sans elle, nous ne saurions même pas que nous sommes lésés.
Biologiquement, la colère est une mise en énergie. Le corps se mobilise, le sang afflue aux muscles, l'attention se concentre. Tout est prêt pour l'action, pour rétablir ce qui a été violé. La colère n'est pas faite pour être ravalée : elle est faite pour être transformée en un geste qui répare la limite franchie. C'est là son sens, et sa santé.
L'impuissance apprise : quand l'énergie ne trouve plus d'issue
Que se passe-t-il, alors, quand cette énergie ne peut pas devenir acte ? Quand, à chaque tentative, on se heurte à un mur, à un système qui ne bouge pas, à un sentiment de ne rien pouvoir changer ? Le corps apprend. Il apprend que l'action est inutile, et il finit par ne plus même la tenter. Les chercheurs appellent cela l'impuissance apprise : à force de constater qu'agir ne mène à rien, l'organisme cesse d'essayer, même quand une issue existe.
Cet état n'est pas neutre. Un corps qui a renoncé à agir reste chargé de l'énergie de la colère, sans exutoire. Maintenu durablement en état de survie, tension permanente, vigilance sans repos, il ne dispose plus de la fluidité nécessaire pour transformer cette charge en mouvement. L'énergie reste là, prisonnière. Et une énergie prisonnière ne disparaît pas.
Pourquoi la colère empêchée se retourne en violence
Une force qui ne peut pas s'accomplir ne s'évapore pas : elle se détourne. La colère qui ne devient pas acte juste tourne d'abord en frustration, en ruminations, en amertume. Puis, quand la pression est trop forte, elle déborde. Vers l'extérieur, en agressivité, en violence contre les autres, souvent contre plus faible que soi. Ou vers l'intérieur, en auto-dévalorisation, en somatisations, en effondrement.
C'est ici que le corps et le politique se rejoignent. Ce qu'on observe à grande échelle, la violence sociale, le ressentiment, la brutalité qui monte, n'est pas seulement une affaire d'idées ou de circonstances. C'est aussi ce que produisent des milliers de corps chargés d'une colère légitime à qui on a retiré toute capacité d'agir sur ce qui les révolte. L'impuissance ne calme pas la colère : elle la rend dangereuse.
Rendre l'action de nouveau possible
Transformer la colère, ce n'est donc pas la supprimer, ni apprendre à « rester calme » coûte que coûte. C'est restaurer le chemin entre l'émotion et l'acte. Redonner au corps la possibilité de faire quelque chose de cette énergie : poser une limite, dire non, s'engager, réparer, créer. C'est un travail qui commence à l'échelle du corps, en sortant de l'état de survie qui le fige, et qui se prolonge dans la vie, en retrouvant des espaces où l'action a de nouveau un effet.
Un corps qui peut agir n'a plus besoin d'exploser. Une colère qui trouve son geste juste cesse d'être une menace pour devenir une force. C'est peut-être la question la plus politique qui soit, et elle se pose d'abord dans le corps : à qui rend-on le pouvoir d'agir, et à qui le retire-t-on ?
